Rendons leur place aux femmes scientifiques !

La biologie pour tous Biologie cellulaire Développement, évolution

Ethel Browne Harvey et Hilde Pröscholdt Mangold ont mené des recherches pionnières en embryologie, Ida Henrietta Hyde a contribué à la mise au point des premières microélectrodes pour la stimulation de cellules individuelles, et Marthe Gautier a joué un rôle essentiel dans la découverte de la trisomie 21 à l’origine du syndrome de Down. Pourtant leurs noms restent peu connus de la communauté scientifique. Dans un article publié dans eLife, des chercheuses reviennent sur leurs parcours et analysent les mécanismes d’un biais systémique persistant : l’« effet Matilda », qui désigne la tendance à minimiser, ignorer ou attribuer à d’autres les découvertes réalisées par des femmes.

Une histoire des sciences à rééquilibrer

À l’occasion de la Journée internationale des femmes et des filles de science, deux chercheuses ont mis en lumière quatre biologistes pionnières dont les travaux ont façonné la biologie du développement, l'électrophysiologie et la génétique. 

L’histoire des sciences est loin d’être neutre : elle met en avant les figures masculines emblématiques, reléguant dans l’ombre des contributions féminines pourtant déterminantes. Des exemples comme Nettie Stevens (biologie), Rosalind Franklin (ADN), Lise Meitner (physique nucléaire) ou Chien-Shiung Wu (physique des particules) illustrent ce déséquilibre. 

Si la sous-représentation historique des femmes dans certaines disciplines a pu jouer un rôle, elle ne suffit pas à expliquer leur effacement. Longtemps dominante, l’hypothèse d’un manque de talent ou d’ambition est aujourd’hui largement rejetée. À la place, les travaux en histoire et sociologie des sciences ont pointé un biais systémique : l’« effet Matilda », concept formalisé en 1993 par Margaret W. Rossiter. Ce phénomène décrit la tendance à sous-estimer les découvertes réalisées par des femmes ou à les attribuer entièrement à des collègues masculins.

Des analyses récentes montrent que plusieurs facteurs aggravent cette inégalité : sous-représentation des femmes aux postes à responsabilité, environnements professionnels hostiles ou discriminants, difficultés à concilier vie professionnelle et vie privée, et manque de reconnaissance institutionnelle.

Pionnières oubliées : quatre femmes scientifiques enfin sous les projecteurs

Pour illustrer cet effacement, l’article met en lumière quatre scientifiques majeures :

  • Ethel Browne Harvey : Pionnière en embryologie, Ethel Browne Harvey a travaillé sur l'hydre et contribué à établir un principe fondamental de biologie du développement : certains tissus possèdent un pouvoir organisateur capable de structurer l’ensemble du plan corporel. En 1909, elle démontre que la greffe de tissu issue de la région buccale pouvait induire un second axe corporel, une découverte majeure pour la compréhension des mécanismes d’organisation embryonnaire.
  • Hilde Pröscholdt Mangold : Doctorante, Hilde Mangold réalise plus de 250 transplantations d’embryons d’amphibiens pour démontrer l’existence d’un « organisateur » embryonnaire. Seules quelques expériences aboutissent, mais elles suffisent à transformer durablement le champ de la biologie du développement. Disparue prématurément, elle ne mesurera jamais l’impact considérable de ses travaux, longtemps associés au nom de son directeur de thèse.
  • Ida Henrietta Hyde : Ida Henrietta Hyde a développé des outils décisifs pour l’électrophysiologie. Elle conçoit l'une des premières microélectrodes intracellulaires permettant de stimuler et d’enregistrer l’activité de cellules individuelles. Ses innovations ont ouvert de nouvelles perspectives pour l’étude des systèmes nerveux et circulatoire. Elle devient ainsi la première femme à obtenir un doctorat en physiologie à l’université de Heidelberg.
  • Marthe Gautier : Dans les années 50, Marthe Gautier joue un rôle clé dans l'identification de la trisomie 21 comme cause du syndrome de Down. Avec un soutien institutionnel minimal, elle crée de toutes pièces un laboratoire de cytogénétique et produit les préparations qui révèlent la présence d'un chromosome supplémentaire chez les enfants atteints. Son apport scientifique, essentiel, ne sera pleinement reconnu que plusieurs décennies plus tard.

Un phénomène persistant

Ces trajectoires illustrent un phénomène plus large. Comme l’a souligné Margaret Rossiter : « Non seulement celles qui n’étaient pas reconnues à leur époque le sont généralement restées, mais d’autres, bien connues en leur temps, ont depuis été effacées de l’histoire. »

L’ « effet Matilda » ne relève pas seulement du passé. Il continue d’influencer la visibilité, l’attribution des découvertes et la reconnaissance institutionnelle. Sans démarche proactive pour valoriser les contributions des femmes scientifiques, cette dynamique risque de se perpétuer.

Rendre la science plus inclusive

L’article propose des actions concrètes pour rendre la science plus inclusive :

  • Recruter et retenir des scientifiques issus de la diversité.
  • Favoriser la représentation féminine lors des jurys et conférences.
  • Reconnaître et valoriser le travail de tous et toutes les scientifiques.
  • Mettre en avant les figures féminines historiques et contemporaines pour inspirer les nouvelles générations.

Invisibiliser certaines contributions, c’est laisser l’histoire des sciences inachevée. Les remettre en lumière ne relève pas seulement du devoir de mémoire : c’est aussi une exigence pour une recherche plus juste, plus inclusive et plus innovante.

© Lisa M Thomann, Julie Batut (2026).

Figure : Quatre femmes scientifiques remarquables mises en lumière dans l’article avec de gauche à droite : 

  • Ethel Browne Harvey (1885–1965) a découvert ce que l'on appelle aujourd'hui l’organisateur de Spemann-Mangold 15 ans avant que Hans Spemann et Hilde Pröscholdt Mangold ne publient leurs travaux sur ce sujet, mais elle a été ignorée lorsque Spemann a reçu le prix Nobel en 1935.

  • Hilde Pröscholdt Mangold (1898–1924) a obtenu son doctorat à l'université de Fribourg en 1923 pour ses travaux sur la spécification de l'identité cellulaire pendant la gastrulation. Son directeur de thèse, Hans Spemann, a ensuite reçu le prix Nobel pour ces travaux.

  • Ida Henrietta Hyde (1857–1945) est spécialisée en neurophysiologie et en électrophysiologie cellulaire. En 1896, elle est devenue la première femme à obtenir un doctorat en physiologie à l'université de Heidelberg.

  • Marthe Gautier (1925–2022) est pédiatre, spécialiste du syndrome de Down en 1956. Sans financement ni installations, elle a créé un laboratoire de cytogénétique à partir de rien à l'Hôpital Trousseau à Paris et a mis au point les techniques qui lui ont ensuite permis de révéler la présence de 47 chromosomes chez les enfants atteints du syndrome de Down.

En savoir plus : Lisa M Thomann. Julie Batut (2026) Equity, Diversity and Inclusion: Four women whose pioneering contributions to science have been largely overlooked eLife https://doi.org/10.7554/eLife.110644

Contact

Julie Batut
Directrice de recherche CNRS

Laboratoire

Moléculaire, cellulaire et du développement - MCD (CNRS/Université de Toulouse)
Centre de Biologie Intégrative - CBI 
169 avenue Marianne Grunberg-Manago 
31062 Toulouse