Les bébés face à la technologie

Résultats scientifiques Neuroscience, cognition

Pour comprendre un outil, il est utile de comprendre les mécanismes causaux à la base de son fonctionnement. Mais de nombreux outils modernes sont causalement opaques (les télécommandes), si bien que leurs effets apparaissent complètement arbitraires. Dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, des scientifiques montrent que les nourrissons de 8 mois comprennent la notion d’outil très tôt, malgré une difficile appréhension du lien de cause à effet, suggérant que cette notion est une composante fondamentale de la pensée.

A mains nues, il est possible de déplacer des objets, de les pousser, les lancer, les casser parfois. Grâce aux outils, nous sommes capables d’obtenir des effets bien plus variés. La technologie moderne, notamment les écrans tactiles et les télécommandes, ont un pouvoir en apparence infini. Appuyer sur un bouton peut porter à l’éclairage d’une pièce, au changement de couleur d’un objet, à l'apparition de Mamie ou Papi sur un écran, ou même à une explosion.

L’invention d’outils nécessite un raisonnement portant sur les liens de cause à effet (causalité) entre l’action de l’outil et ses effets sur le monde. Les mécanismes causaux qui relient l’utilisation des premiers outils développés par nos ancêtres et leurs effets sont relativement simples (un bâton pour rapprocher un objet, une pierre pour écraser une noix, etc.). Ils sont basés sur des notions intuitives de physique telles que la solidité des objets. Ainsi, le contact entre deux objets causera un mouvement ou un changement de trajectoire de ces objets. Ces principes de physique intuitive sont déjà présents dans l’esprit des jeunes nourrissons. Mais au cours de l’évolution culturelle de notre espèce, chaque génération a amélioré les outils de la génération précédente, à tel point que les mécanismes causaux sous-jacents sont devenus opaques. Les mécanismes derrière l’utilisation d’un écran tactile, d’une souris ou d’une télécommande sont invisibles et mystérieux pour la plupart des utilisateurs. Ainsi, le spectre des effets possibles des outils modernes est pratiquement infini et les effets paraissent arbitraires. Une telle méconnaissance des mécanismes constitue-t-elle un obstacle à la compréhension précoce des outils ?  

Les nourrissons comprennent la notion d’outil avant de pouvoir les utiliser ou d’en parler
 

Au sein du Babylab de l’Institut des Sciences Cognitives Marc Jeannerod à Bron, deux chercheurs ont mené une série d’expériences mesurant la dilatation des pupilles de nourrissons alors qu’ils regardaient de courts films montrant des interactions entre objets, ou entre un agent intentionnel (un personnage animé capable de bouger tout seul) et un objet par le biais d’un objet intermédiaire (un outil). Dans ce contexte, une dilatation de la pupille reflète une réaction de surprise, indiquant les événements en désaccord avec le répertoire cognitif des nourrissons. Les analyses montrent que les nourrissons de 8 mois acceptent qu’un objet puisse causer un effet arbitraire, sans en comprendre le mécanisme détaillé (un changement de couleur), mais uniquement si cet objet était initialement contrôlé par un agent intentionnel. Ces résultats suggèrent que les nourrissons considèrent que l’agent est la cause ultime de l’effet et que l’objet n'est que l’outil utilisé par l’agent pour obtenir cet effet.

Les nourrissons de 8 mois démontrent donc une capacité précoce à comprendre la notion d’outil, malgré l’opacité causale, et ce avant même d’être capables d’utiliser eux-mêmes des outils vers 12 mois, et bien avant d’avoir le langage suffisant pour en parler. D’autre part, les chercheurs montrent que, lorsqu’un objet est utilisé comme outil, il acquiert un large pouvoir causal dont les limites restent encore à identifier. L'ensemble de ces résultats met en évidence des aspects importants de la représentation précoce de la capacité des agents à agir sur le monde, que ce soit directement ou par le biais d’outils.

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© Jean-Rémy Hochmann
Figure : Stimuli, procédure et résultats principaux de l'étude. À gauche : représentation schématique des stimuli utilisés dans deux groupes expérimentaux. Les stimuli dans les deux groupes différaient selon qu'un agent intentionnel était à l'origine de l'action (en haut) ou non (en bas). Dans le groupe avec un Agent (être animé d’intention), l'objet jaune avait les traits d’un visage et était préalablement présenté comme un agent intentionnel capable de bouger tout seul. Dans les deux groupes, les participants ont vu 60 % d’interactions cachées, 20 % de films « Contact », dans lesquels la balle rouge s’arrête au contact de la boîte qui change immédiatement de couleur, et 20 % de films « Espace », dans lesquels la balle rouge s’arrête avant de toucher la boîte qui change de couleur 300 ms plus tard. À droite : dilatation de la pupille pour les essais Contact (bleu) et Espace (rouge). La ligne de base est prise dans les 500 dernières ms avant que les deux types d’essais ne diffèrent (c'est-à-dire lorsque la balle s'arrête dans les événements Espace). Les zones grises ombrées indiquent la fenêtre temporelle d’intérêt dans laquelle les analyses statistiques ont été effectués. Les barres noires horizontales indiquent des périodes de dilatation pupillaire significativement plus importante pour les événements Espace vs Contact dans chaque groupe expérimental, analysés individuellement. La barre magenta horizontale indique la période d'interaction significative entre le groupe expérimental et le type d'essai. Les zones de couleur claire indiquent les erreurs types par rapport à la moyenne. Les résultats montrent une dilatation majeure pour les films Espace, mais uniquement dans le groupe où la balle rouge est lancée par un agent intentionnel. La dilatation pupillaire indiquant la surprise, les nourrissons s’attendaient donc à un contact entre la balle et la boîte pour expliquer le changement de couleur.

En savoir plus :
Adibpour, P., & Hochmann, J-R. (2023). Infants’ understanding of the causal power of agents and tools. Proceedings of the National Academy of Science of the United States of America, 120 (50) e2309669120, https://doi.org/10.1073/pnas.2309669120

Contact

Jean-Rémy Hochmann
Directeur de recherche CNRS

Laboratoire

Institut des sciences cognitives Marc Jeannerod- ISC-MJ (CNRS/Université Claude Bernard)
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