Face au stress, les plantes forment des nanodomaines membranaires pour organiser leur réponse
Comment une cellule végétale parvient-elle à distinguer un manque d’eau d’un simple changement de son environnement ? Des scientifiques décrivent dans PNAS un mécanisme inédit qui permet aux plantes de répondre avec précision au stress osmotique, provoqué notamment par la sécheresse ou l’excès de sel. Leur étude révèle que des molécules oxydantes se concentrent à proximité de minuscules zones spécialisées de la membrane cellulaire, appelées nanodomaines membranaires, qui coordonnent la réponse au stress.
Le peroxyde d’hydrogène, un messager du stress
Les espèces réactives de l’oxygène, ou ROS, sont des molécules dérivées de l’oxygène souvent associées au stress oxydant et aux dommages qu’il peut provoquer dans les cellules. Mais à faible concentration, elles remplissent une tout autre fonction : elles agissent comme des messagers permettant aux cellules de percevoir une modification de leur environnement et d’y répondre.
Chez les plantes, cette signalisation joue un rôle particulièrement important. Une sécheresse ou une augmentation de la concentration en sels dans le sol provoque un signal osmotique, c’est-à-dire une modification des mouvements d’eau entre la plante et son environnement. En quelques minutes, ce stress entraîne la production de ROS.
Si leur importance dans l’adaptation des végétaux est connue depuis plusieurs années, une question demeurait : comment ces molécules très réactives peuvent-elles transmettre un signal précis sans se diluer dans toute la cellule ?
Pour le comprendre, les scientifiques ont suivi le peroxyde d’hydrogène (H₂O₂), l’une des principales ROS impliquées dans la signalisation cellulaire. Grâce à un senseur fluorescent ultrasensible permettant de détecter cette molécule en temps réel, ils ont observé sa production dans les cellules vivantes des racines d’Arabidopsis thaliana, une plante très utilisée comme modèle en biologie végétale.
Des nanodomaines membranaires pour coordonner la signalisation cellulaire
Les observations, publiées dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), révèlent une organisation jusque-là insoupçonnée. Quelques minutes seulement après l’application d’un stress osmotique, le peroxyde d’hydrogène ne se répartit pas uniformément dans la cellule. Il se concentre dans de minuscules zones situées juste sous la membrane plasmique.
C’est précisément au niveau de la membrane que se regroupent plusieurs protéines impliquées dans la perception et la transmission du signal de stress. Au cœur de ce processus, se trouve la protéine ROP6, une Rho GTPase qui joue le rôle d’un interrupteur moléculaire. En réponse au stress, elle s’associe, dans de petits domaines spécialisés de la membrane appelés nanodomaines, à des enzymes nommées RBOH, responsables de la production de ROS. Ce regroupement permet de concentrer la production de peroxyde d’hydrogène en des endroits très précis plutôt que dans l’ensemble de la cellule.
Une autre protéine intervient de façon déterminante dans ce mécanisme : l’aquaporine PIP2;7. Les aquaporines sont surtout connues comme des canaux facilitant le passage de l’eau à travers les membranes cellulaires. Mais elles peuvent également laisser passer de petites molécules non chargées. Les scientifiques montrent que PIP2;7 permet au peroxyde d’hydrogène de franchir la membrane cellulaire. En son absence, la concentration locale de H₂O₂ au niveau des nanodomaines est fortement réduite.
Une organisation spatiale qui permet à la plante de s’adapter
Cette organisation spatiale a des conséquences directes sur la réponse de la plante. Lorsque les protéines nécessaires à sa mise en place sont absentes, les cellules modifient moins efficacement leur croissance lorsqu’elles sont soumises à des variations osmotiques. La concentration du peroxyde d’hydrogène dans les nanodomaines membranaires participe donc directement à l’adaptation des tissus végétaux aux variations de leur environnement.
Ces résultats renouvellent notre vision de la signalisation par les ROS. Le peroxyde d’hydrogène n’agirait pas simplement en diffusant librement dans la cellule. Son action repose sur une production et une accumulation très localisées, au voisinage de protéines capables de transmettre le signal. Cette organisation permettrait à la cellule de déclencher une réponse précise tout en limitant les effets potentiellement toxiques d’une accumulation généralisée de molécules oxydantes.
Au-delà du stress osmotique, ce mode d’organisation pourrait intervenir dans d’autres mécanismes de signalisation chez les plantes. Comprendre comment les cellules contrôlent ainsi dans l’espace l’action des ROS ouvre de nouvelles pistes pour décrypter la capacité des végétaux à s’adapter aux contraintes de leur environnement, un enjeu particulièrement important dans le contexte du changement climatique.
Figure : Effet du signal osmotique sur l’état d’organisation et d’oxydation de la petite Rho GTPase ROP6 dans la membrane plasmique de cellule de racine d’Arabidopsis thaliana. (A) Image de microscopie TIRF de cellule de l’épiderme de racine exprimant la protéine ROP6 en fusion avec le senseur de H2O2 HyPer7 en condition contrôle (0 MPa) ou après 2 minutes d’exposition à un signal osmotique (-0.75 MPa). L’image Ex 488 représente la localisation de HyPer7-ROP6 dans la membrane plasmique et l’image ratio son état d’oxydation. (B) Quantification du niveau d’oxydation de HyPer7-ROP6 en condition contrôle ou après un signal osmotique à l’intérieur (IN) ou à l’extérieur des nanodomaines (OUT). (C) Modèle moléculaire de fonctionnement des nanodomaines de la membrane plasmique induit par le signal osmotique. Rho GTPase (ROP6), NADPH oxydase (RBOH), aquaporine (PIP2 ;7).
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