Sans muscles ni neurones, Trichoplax coordonne pourtant ses mouvements

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Dépourvu de cerveau, de muscles et même d’organes, le minuscule animal marin Trichoplax parvient pourtant à se déplacer avec une remarquable efficacité.  Dans une étude publiée dans Current Biology, des scientifiques montrent que cet organisme réorganise en quelques secondes l’orientation des structures contrôlant le battement de ses cils. Ce mécanisme, déclenché par l’entrée de calcium dans les cellules, pourrait être une des plus anciennes stratégies de locomotion animale.

Un animal extrêmement simple… mais très mobile

Parmi tous les animaux connus, Trichoplax fait figure d’exception. Cet organisme marin minuscule possède une organisation d’une extrême simplicité : il ne dispose ni de muscles, ni d’organes, ni même de système nerveux. Sa forme aplatie et changeante évoque une sorte de « crêpe » vivante capable de se déformer en permanence.

Malgré cette simplicité apparente, Trichoplax explore activement son environnement. Il se déplace rapidement à la surface du fond marin, change de direction et réagit de manière coordonnée lorsqu’il est touché ou agressé. Comprendre comment un organisme aussi rudimentaire peut produire de tels comportements représentait jusqu’ici une énigme.

Des milliers de cils pour avancer

Pour se déplacer, Trichoplax utilise des milliers de cils microscopiques présents sur sa face inférieure. En battant de façon coordonnée, ces structures vibratiles propulsent l’animal sur le fond marin, un peu comme une multitude de minuscules pattes.

Chez la plupart des animaux utilisant ce mode de locomotion, la direction du battement des cils est déterminée très tôt au cours du développement embryonnaire. Elle dépend de petites structures situées à la base de chaque cil, appelées corps basaux, dont l’orientation reste ensuite stable au cours de la vie.

Dans une étude publiée dans Current Biology, les scientifiques montrent qu’il en va tout autrement chez Trichoplax.

Une réorganisation ultra rapide à l’échelle de tout l’organisme

Les travaux révèlent que l’orientation des corps basaux chez Trichoplax est au contraire extrêmement dynamique. À chaque instant, elle reflète directement la direction dans laquelle l’animal se déplace.

Lorsqu’un stimulus mécanique survient, par exemple lorsque l’animal est touché ou blessé, l’ensemble des corps basaux se réaligne en quelques secondes seulement. Cette réorganisation modifie aussitôt la direction du battement des cils, permettant à l’organisme de fuir dans la direction opposée à celle du stimulus.

Les scientifiques montrent également que des variations locales de l’orientation des corps basaux contribuent aux changements rapides de forme de l’animal. Ce phénomène implique une coordination remarquable entre des dizaines de milliers de cellules, chacune ajustant précisément l’orientation de ses cils, et cela sans l’aide d’aucun système nerveux central.

Le calcium comme chef d’orchestre

Au cœur de ce mécanisme se trouve un acteur bien connu du fonctionnement cellulaire : le calcium.

Les stimuli mécaniques provoquent l’entrée de calcium dans les cellules via des canaux spécialisés présents dans leur membrane. Ce signal agit comme un déclencheur qui initie la réorientation des corps basaux et donc le changement de direction des battements ciliaires.

De proche en proche, cette réorganisation se propage rapidement à travers tout le tissu, permettant à l’ensemble de l’organisme de modifier sa trajectoire en quelques secondes.

Lorsque les scientifiques empêchent l’entrée du calcium dans les cellules ou rendent cet élément indisponible, Trichoplax perd cette capacité de réorientation rapide. L’animal ne parvient alors plus à ajuster efficacement ses mouvements.

Un mécanisme inédit dans le règne animal

Un tel mécanisme de réorganisation rapide des structures cellulaires n’avait encore jamais été observé chez les animaux. Des phénomènes comparables étaient connus, mais ils se déroulaient généralement sur des périodes beaucoup plus longues, allant de plusieurs heures à plusieurs jours.

Cette étude montre ainsi qu’un organisme extrêmement simple peut produire des comportements coordonnés sophistiqués sans cerveau ni système nerveux. Elle apporte également un nouvel éclairage sur les mécanismes fondamentaux de la locomotion et sur les stratégies que les premiers animaux ont pu utiliser pour interagir avec leur environnement.

Plus largement, ces travaux suggèrent que des règles locales simples, combinées à des signaux physico-chimiques diffusibles comme le calcium, peuvent suffire à générer des comportements collectifs complexes à l’échelle d’un organisme entier.

© Marvin Leria et al.

Sans muscles ni neurones, Trichoplax coordonne pourtant ses mouvements

Audiodescription

En savoir plus : Leria M, Requin M, Daroueche MM, Richard F, Brouilly N, Hill R, Le Bivic A, Pasini A, Clément R. Fast mechanosensitive and Ca2+-dependent reorientation of motile cilia basal bodies in the placozoan Trichoplax. Curr Biol. 2026 May 21:S0960-9822(26)00524-5. doi: 10.1016/j.cub.2026.04.054. Epub ahead of print. PMID: 42167219.

Contact

Marvin Leria
Doctorant Aix Marseille Université

Laboratoires

Institut de Biologie du Développement de Marseille - IBDM (Aix-Marseille Université/CNRS)
Parc scientifique de Luminy 
163 Avenue de Luminy
13288 Marseille Cedex 9