HP1 : au croisement de la dégradation des ARN, de la progression tumorale et de la réponse immunitaire

Focus recherche Génétique, génomique

Les protéines HP1 sont associées à l’hétérochromatine, une forme réprimée de la chromatine. Dans une étude publiée dans Nature Communications, les scientifiques révèlent le rôle des protéines HP1 dans le recrutement à la chromatine de l’exosome nucléaire, une machinerie de dégradation des ARN. Sa disparition est associée à des mécanismes favorisant la progression tumorale mais aussi à l’activation de réponses immunitaires potentiellement bénéfiques pour les patients atteints de cancer du foie.

HP1, bien plus qu’une protéine de l’hétérochromatine

Les protéines HP1 (Heterochromatin Protein 1) sont traditionnellement considérées comme des acteurs majeurs de l’hétérochromatine, la forme compacte de l’ADN généralement associée à la répression de l’expression des gènes. Toutefois, au fil des années, leur rôle s’est révélé bien plus étendu. Elles interviennent notamment dans plusieurs étapes de la transcription et du traitement des ARN, comme l’épissage alternatif.

Cette nouvelle étude, publiée dans la revue Nature Communications apporte un éclairage inédit sur ces fonctions. Les scientifiques montrent en effet que HP1 interagit directement avec l’exosome nucléaire, un complexe moléculaire chargé d’éliminer les ARN non codants, mal maturés ou devenus inutiles. HP1 contribuerait ainsi à maintenir la qualité du transcriptome en facilitant la dégradation de nombreux ARN normalement destinés à disparaître rapidement après leur synthèse.

Une accumulation massive d’ARN en absence d’HP1.

Pour explorer cette fonction, les scientifiques ont inactivé simultanément les trois isoformes de HP1 (HP1α, HP1β et HP1γ) dans des cellules hépatiques de souris. Cette suppression provoque une accumulation spectaculaire de nombreux ARN habituellement peu abondants.

Parmi eux figurent des transcrits issus de séquences répétitives du génome, notamment les LINEs, les SINEs et les rétrovirus endogènes (ERVs), dont l’expression est normalement fortement contrôlée. Les chercheurs observent également une augmentation importante des ARN produits par les enhancers, appelés eRNAs. Ces molécules sont généralement très instables et rapidement dégradées après leur synthèse.

Ces observations démontrent que HP1 joue un rôle essentiel dans l’élimination de ces ARN et que son absence perturbe profondément l’équilibre transcriptionnel de la cellule.

Des enhancers activés et une reprogrammation du génome.

L’accumulation des eRNAs ne constitue pas seulement un marqueur d’un défaut de dégradation. Elle s’accompagne également de l’activation d’un sous-ensemble d’enhancers spécifiques.

Cette activation entraîne une augmentation de l’expression de nombreux gènes impliqués dans l’organisation de la matrice extracellulaire, notamment ceux codant pour différentes formes de collagène. La matrice extracellulaire joue un rôle déterminant dans les propriétés mécaniques des tissus et dans le comportement des cellules tumorales.

Les résultats fournissent ainsi une explication possible à des observations réalisées dans certains carcinomes hépatocellulaires, où une faible expression de HP1 est associée à une surexpression de gènes liés à la matrice extracellulaire. Cette dérégulation pourrait contribuer à la fibrose, à l’augmentation de la rigidité tumorale et à la progression du cancer.

Un paradoxe : moins de HP1 mais une meilleure réponse immunitaire.

L’étude met également en évidence un effet inattendu. En l’absence de HP1, l’accumulation d’ARN normalement éliminés est perçue par la cellule comme un signal d’alerte. Cette situation active plusieurs voies de l’immunité innée, habituellement mobilisées lors d’infections virales.

Dans les carcinomes hépatocellulaires, les faibles niveaux de HP1 sont ainsi corrélés à une signature immunitaire renforcée et à une meilleure survie des patients. Ce résultat révèle un paradoxe intéressant : la perte de HP1 peut favoriser certains mécanismes associés à la progression tumorale, tout en stimulant simultanément des réponses immunitaires susceptibles de freiner le développement du cancer.

De nouvelles pistes thérapeutiques.

Ces travaux révèlent une fonction jusqu’alors largement sous-estimée de HP1 dans la régulation de l’expression génique. En contrôlant la dégradation des ARN via l’exosome nucléaire, cette protéine influence directement l’activité des enhancers, l’expression de nombreux gènes et l’activation des réponses immunitaires.

Au-delà de leur intérêt fondamental, ces découvertes ouvrent de nouvelles perspectives thérapeutiques. Mieux comprendre les mécanismes qui gouvernent l’élimination des ARN pourrait permettre de concevoir des stratégies capables soit de limiter les programmes transcriptionnels favorisant la progression tumorale, soit au contraire d’exploiter l’activation de l’immunité innée pour renforcer les traitements anticancéreux.

Cette étude souligne ainsi l’importance des interactions entre chromatine, protéines de liaison aux ARN et machineries de dégradation des transcrits dans le maintien de l’équilibre cellulaire et dans l’évolution des cancers.

© Christophe Rachez

Figure : A. HP1 contribue au recrutement de l’exosome nucléaire sur la chromatine vers la dégradation d’ARN instables. B. L’absence d’HP1 stabilise, d’une part, les ARN issus des enhancers (eARN) qui affectent particulièrement l’expression des gènes de la matrice extracellulaire, et d’autre part les transcrits issus des éléments répétés susceptibles de déclencher une réponse immunitaire.

En savoir plus : Targeting of the nuclear RNA exosome to chromatin by HP1 affects the transcriptional programs of liver cells. Hiba Souaifan, Mickael Costallat, Laura Sitkiewicz, Kylian Godest, Florence Cammas, Carl Mann, Christian Muchardt, Christophe Rachez. Nature Communications. (2026) Apr 29. https://doi.org/10.1038/s41467-026-72504-7.

Contact

Christophe Rachez
Chercheur

Laboratoire

Institut de Biologie Paris-Seine (CNRS/Sorbonne Université)
Unité de Biologie Computationnelle, Quantitative et Synthétique (CQSB)
7 quai Saint Bernard 75005 Paris